Cameroun

Report Year:   
2013 - Women's rights, gender and ICTs
Authors: 
Serge Daho
Authors: 
Sylvie Siyam
Organization: 
PROTEGE QV

 

Accès des femmes à l’internet

Introduction, politiques et contexte politique

À la fin des années 1990, le Cameroun a entrepris une vaste campagne de privatisation dans le secteur des télécommunications qui a abouti à l'adoption d'un train de mesures juridiques, en particulier la loi 89/014 du 14 juillet 1998 qui, jusqu'à maintenant, réglemente les télécommunications dans notre pays.

Cette loi a établi une dizaine de règlements, instituant la fin du monopole public dans le secteur des télécommunications. Elle a également conduit au démantèlement du ministère chargé des télécommunications et a institué trois ensembles de dispositions sur les droits préférentiels exclusifs, la réglementation de la concurrence et la libre concurrence.

Grâce au cadre libéral énoncé dans la Loi sur les télécommunications de 1998, le secteur a été ouvert à la concurrence et en juin 1999, une licence de téléphonie mobile a été accordée à une entreprise privée. Vers 2000, les fournisseurs de services internet (FSI) sont apparus dans le secteur[1]. Il y a lieu de souligner que l’entreprise de télécommunications étatique (CAMTEL) est le seul fournisseur d'accès autorisé et donne ainsi accès à des FSI qui sont des « fournisseurs secondaires ». Mais, les FSI fournissent leurs services en fonction de l'activité économique, de la densité de population et de l’existence d’infrastructures, comme la dorsale des TIC, et ce faisant, ils abandonnent les zones rurales et peu rentables.

Pour remédier à cette situation et conformément aux articles 19 et 20 de la Loi sur les télécommunications, ainsi qu’aux recommandations du Sommet mondial sur la société de l'information, le gouvernement camerounais a lancé sa politique de sensibilisation aux TIC, visant à construire des télécentres communautaires polyvalents (TCP)[2] pour combler le fossé numérique entre les zones bien desservies et les zones défavorisées.

Un aperçu des TCP

La décision de 2002 d’installer des TCP avait pour but de développer les zones rurales en permettant aux femmes et aux jeunes d'accéder à l’internet. Il s’agissait de construire 2 000 points d'accès à l’internet dans tout le pays d'ici 2015.

En 2010, PROTEGE QV[3], avec le soutien du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), a mené une recherche intitulée « La contribution de cinq télécentres communautaires polyvalents à l'enseignement secondaire dans le Cameroun rural ». Cette recherche avait pour but de définir et d'analyser les impacts des TCP installés dans les zones rurales camerounaises sur l'enseignement secondaire.

Pour cette recherche, PROTEGE QV a sélectionné pour ses études de cas des TCP, sur les 34 en activité à l'époque, dans cinq localités, soit Ambam (dans le sud du Cameroun), Bangang (dans l'ouest), Bankim (dans le nord), Jakiri (dans le nord-ouest) et Makenene (dans le centre).

Les critères de sélection pour ces TCP étaient l'accès régulier à l’internet, le bon état du matériel, une alimentation électrique régulière et le fait qu’ils fonctionnaient depuis au moins trois ans.

Dans chaque télécentre, une équipe de deux personnes a été sélectionnée et formée pour pouvoir mener des interviews avec les élèves et les enseignants qui utilisaient le télécentre afin de connaître leurs intérêts. Un échantillon représentatif a été utilisé.

Un mois plus tard, les formulaires d’interviews ont été recueillis par l'équipe de recherche et les données contenues ont été analysées. Au total, 1 015 élèves et 235 enseignants ont été interviewés. Les résultats ont été les suivants :

  • Sur les cinq TCP, deux étaient gérés par des femmes et les reste par des hommes.
  • De tous les services offerts, l’internet était le plus demandé. Les autres étaient la photocopie, le traitement de texte, l'impression, la photographie, la numérisation, l'utilisation du téléphone et les services postaux.
  • Sur les 1 015 élèves interviewés, 453 étaient des filles et 562 des garçons.
  • Sur les 235 enseignants interviewés, 70 étaient des femmes et 165 étaient des hommes.

On a constaté que les utilisateurs des TIC dans les centres sont généralement les jeunes de moins de 25 ans (55 %) et quelques personnes de plus de 40 ans. Ces jeunes et les jeunes adultes sont les élèves qui fréquentent les centres pour faire des recherches et faire leurs devoirs et les enseignants qui préparent leurs leçons.

Les résultats ont également indiqué clairement que les femmes avaient moins accès à l'internet et aux ordinateurs que les hommes. Mais malgré cela, les femmes s’intéressent de plus en plus aux TIC. Pour beaucoup, le TCP était l’endroit où ils voyaient leur premier ordinateur et apprenaient à s’en servir.

Quand on demandé au cours des interviews pourquoi peu de filles utilisaient le TCP, les raisons données, qui sont une réalité de la vie quotidienne, ont été les suivantes :

  • De nombreuses filles pensent que les ordinateurs et la technologie sont réservés aux hommes.
  • Certaines ne voient pas ce quelles ont à gagner de la technologie.
  •  De nombreuses filles ne sont même pas encouragées à utiliser la technologie en raison de contraintes culturelles qui font que beaucoup de garçons s’orientent vers les sciences alors que les filles s’orientent vers les arts.

En dehors des filles qui vont au TCP pour faire leur travail scolaire, on a constaté que de nombreuses femmes, et même des hommes, deviennent de plus en plus accros aux réseaux sociaux, en particulier Facebook, Twitter et hi5. La plupart des jeunes qui utilisent le TCP passent au moins 30 minutes sur ces réseaux sociaux pour discuter avec des amis, commenter les mises à jour et les événements qui concernent leurs amis, se faire de nouveaux amis et, dans le cas des filles et des jeunes femmes, rechercher un petit ami et un mari. Ce phénomène est devenu tellement courant qu'il ternit l'image des filles qui se connectent dans des lieux publics tels que les cybercafés et les TCP.

Cependant, une image positive des femmes et de leur utilisation des TIC ressort également. Partout dans le monde et au Cameroun, les gouvernements s'efforcent de réduire l'écart entre les hommes et les femmes s’agissant des TIC et de donner aux femmes les capacités nécessaires pour utiliser les TIC. Davantage de femmes aujourd'hui apprennent à se servir d’un ordinateur et à se connecter à l'internet et davantage suivent des études informatiques. Il existe des associations ici au Cameroun qui ont cet objectif, comme PROTEGE QV, et même des associations spécialisées dans la promotion des informaticiennes, comme PROFIN[4].

La participation des femmes au bon fonctionnement des TCP a également été remarquable. Les femmes cadres travaillent ardemment pour que leur travail soit reconnu. C'est ainsi que Salamatu Yinyuy Sule, gestionnaire du TCP de Jakiri, dans le nord-ouest du Cameroun, depuis 2008, a reçu un prix de la Fondation Telecentre.org[5] comme gestionnaire remarquable de télécentre en 2012. Elle s'est distinguée par son leadership et ses capacités de gestion et par ses activités pour faire de son TCP un des plus utilisé du pays. La recherche de PROTEGE QV a montré que c’est son TCP qui avait le plus gros impact positif sur l'éducation des élèves (70 % des élèves qui ont utilisé le centre ont eu de meilleures notes en classe).

Un autre aspect des TIC est l'utilisation des téléphones portable aujourd’hui très répandus au Cameroun. Presque tous les jeunes ont un téléphone portable. En général, les femmes ont tendance à avoir des téléphones plus perfectionnés que ceux des hommes.

On a constaté que les femmes préfèrent les téléphones les plus avancés pour montrer à leurs amies. Mais beaucoup n’utilisent pas un tiers des applications. Celles qu'elles utilisent le plus sont  les applications de conversation comme WhatsApp, Viber, Yahoo Messenger et Skype.

Selon l’évaluation de l’accès internet et de son utilisation par genre en Afrique de Research ICT Africa[6], la diffusion des TIC est inégalement concentrée dans les zones urbaines et laisse certaines zones rurales pratiquement intactes. L'accès à ces technologies est limité par le revenu, l'utilisation et, à mesure qu’elles deviennent plus complexes, par l'alphabétisation et l'éducation. L'enquête a révélé que les Camerounaises ont une meilleure connaissance de l'internet que les hommes.

S'agissant de l'accès mobile, l'enquête a révélé que les femmes ayant le même niveau de revenu, de scolarité et d'emploi sont plus susceptibles que les hommes de posséder un téléphone portable. On a également constaté que même si les hommes consacrent plus d'argent aux téléphones portables, les femmes qui ont un revenu consacrent une plus grande part de leur revenu mensuel à leur portable.

En raison du manque de mobilité et de revenus, les femmes rurales sont plus susceptibles d'être privées de l'accès aux TIC que les hommes ruraux.

Il existe donc des inégalités entre les sexes dans l'accès aux TIC et dans leur utilisation dans les zones rurales du Cameroun, et même en milieu urbain dans une certaine mesure. Ces inégalités ne peuvent être résolues par des politiques de TIC. Il faut des interventions politiques dans des domaines qui permettraient aux filles et aux femmes de profiter à égalité des avantages des TIC. Par exemple, on peut mettre en place des politiques et des programmes pour favoriser l'éducation des filles, en particulier dans des disciplines comme les mathématiques, les sciences et l'ingénierie, car davantage de filles à l'école secondaire ont tendance à s'orienter vers les arts en raison des stéréotypes voulant que les sciences soient pour les hommes et les arts pour les femmes. Bon nombre de ces obstacles sont liés aux normes et aux pratiques religieuses et culturelles qui sont difficiles à éliminer par la législation.

Conclusion

Les TIC en général et l’internet en particulier offrent aux personnes et aux communautés des possibilités. Ils peuvent être également des solutions à l'oppression sociale et économique. Les femmes et les jeunes filles ont été victimes de discrimination depuis trop longtemps et la violence à leur égard englobe tout ce qui leur enlève femmes le droit de réaliser leur potentiel de développement en raison de leur sexe. Ces violations des droits sont notamment le viol, le mariage forcé, la grossesse chez les mineures, l'excision ou les mutilations génitales, le harcèlement sexuel au travail, la prostitution forcée, les crimes d'honneur et la prostitution des enfants,

Au Cameroun, les femmes représentent plus de 52 % des 19,5 millions d'habitants[7], dont le plus grand pourcentage vit dans les zones rurales où les TCP leur ont donné un accès de base à l’internet.

Malgré le potentiel émancipateur de l'internet, l'enquête de PROTEGE QV a montré que les quelques femmes qui utilisent les télécentres sont des enseignantes et des élèves. Dans le Cameroun rural, les femmes n'utilisent pas l'internet pour accéder à des informations utiles essentielles pour aider les victimes de discrimination. Elles ne l'utilisent pas non plus pour obtenir des renseignements qui pourraient les aider à prendre des décisions concernant leur vie et leur corps ou à faire preuve d'autonomie ou d’autodétermination.

L'enquête a également indiqué que les femmes et les filles n'ont pas profité de leur accès à l'internet pour surmonter les limitations culturelles, parler des difficultés rencontrées dans leurs diverses communautés, échanger des expériences, partager des idées ou offrir un soutien mutuel.

Les TIC sont des outils puissants pour dénoncer et signaler les violations des droits des femmes. Les femmes peuvent utiliser leurs téléphones ou ordinateurs portables pour envoyer des messages texte à des groupes, prendre des photos ou signaler des cas de violations[8]. Mais les femmes rurales du Cameroun nous ont dit ne pas l’avoir fait jusqu’à maintenant et que cela ne faisait pas partie de leurs préoccupations. Globalement, dans le Cameroun rural, les femmes et les filles ont jusqu'à présent utilisé l’internet seulement à des fins éducatives et pour surmonter le manque de mobilité. Le téléphone portable leur a permis d’améliorer leur subsistance et leur bien-être, mais il leur reste à profiter de toutes les possibilités qu'elles peuvent retirer de leur accès à l’internet pour améliorer leur vie quotidienne, leur situation ​​générale ou promouvoir leurs droits.

Mesures à prendre

Les TCP sont susceptibles de jouer un rôle vital dans le Cameroun rural pour promouvoir les droits des femmes. Des TIC bien utilisées et bien conçues pourraient aider les groupes vulnérables à ne plus être exclus de l'information. À cette fin, nous suggérons les mesures suivantes :

●    Les autorités locales et les gestionnaires de TCP devraient organiser des campagnes pour rejoindre les secteurs les plus vulnérables dans leurs localités respectives pour leur faire savoir qu’il existe de l'information et des services qui leur sont destinés pour améliorer leur bien-être.

●    Des campagnes de formation gratuites sur l'utilisation et la maîtrise des TIC ciblant les groupes de femmes devraient être organisées régulièrement.

●    Les gestionnaires de TCP devraient régulièrement actualiser les centres avec de l'information et des conseils, en version papier et en version électronique sur le site du centre, concernant les préoccupations des femmes rurales, ainsi que sur la protection de leurs droits.

●     Une aide financière ou technique devrait être également offerte aux femmes pour faciliter l'accès aux TIC et leur appropriation en fournissant des crédits, une formation et une éducation aux femmes rurales du Cameroun[9].

●    Le gouvernement devrait augmenter le nombre des TCP qui sont souvent trop éloignés dans les régions rurales. La qualité de leur équipement devrait également être améliorée.

●    Des groupes de femmes leaders devraient être identifiés et formés à l'utilisation des TIC. Les mêmes groupes devront convaincre d'autres femmes sur l’utilité de l'internet pour mettre au jour les violations de leurs droits et représenter une plateforme où elles peuvent converger pour informer le public et le gouvernement et influencer ainsi les politiques.






[1]Les fournisseurs de services internet sont nombreux (plus de 30), mais le marché est dominé par CAMNET, une filiale de CAMTEL, et deux opérateurs de téléphonie mobile, MTN et Orange.

[2] Dans une interview au  magazine « Performances du Ministère des Postes et Télécommunications » en 2008, l’ancien ministre des Postes et des Télécommunications, Bouba Bello Maigari, s’était fixé la cible ambitieuse de créer 2 000 télécentres communautaires polyvalents dans tout le pays avant 2015.

[3] PROTEGE QV (Promotion des technologies garantes de l’environnement et de la qualité de  vie) est une association camerounaise créée en 1995 et qui œuvre pour la promotion d’initiatives individuelles et collectives visant la protection de l’environnement et l’amélioration de la qualité de vie des familles camerounaises. www.protegeqv.org

[4] Promotion de la Femme Informaticienne: www.profin.cam.cm

[5] Une organisation international indépendante sans but lucratif, non cotée en bourse, qui gère le programme mondial telecentre.org; ce programme appuie la création et la pérennité de télécentres locaux. www.telecentre.org

[7] Selon les résultats du troisième recensement général sur la population et le logement en 2010, la population du Cameroun est estimée à 19 406 100 habitants, dont une population rurale de 9 314 928 habitants, dont 4 745 697 sont des femmes.

[8] Programme des droits des femmes, Association pour le progrès des communications,  Going Visible: Women's Rights on the Internet, 2012. www.apc.org/en/pubs/going-visible-women%E2%80%99s-rights-internet

[9] APC,  Méthodologie d’évaluation du genre pour l’internet et les TIC : Un outil d’apprentissage pour le changement et l’habilitation, 2006. http://www.apc.org/fr/pubs/books/methodologie-d-evaluation-de-genre-pour-l-internet

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